Chercher chez les autres ce que je ne retrouve plus chez moi. J'ai toujours cette foutue impression de ne pas être sortie du même moule. Comme tout le monde en fait j'imagine, c'est vrai. Mais je voudrais bien, rien qu'une fois me sentir vivre par moi-même. Au lieu de ça j'attends, patiemment, que mon voisin se vautre dans l'entrée, pour pouvoir faire mon apparition. On sait jamais. Des fois que ce serait mon jour, le déclic.
Au lieu de ça, je n'ai le droit qu'aux mégots écrasés par leurs semelles indifférentes. Il n'y a qu'eux pour rester là des siècles. Que quelqu'un lève la tête. Une vision qui se mêlerait à la mienne. Que je me sente pénétrée par une présence plutôt que vide, même de toute absence.
Qu'on comble mon esprit. C'est un message inexistant mais qu'importe. J'ai le temps qui s'effiloche au rythme de ma fumée. C'est presque désastreux tout de même, je dois avouer. Peut-être qu'après tout c'est à moi d'aller bousculer leur pas, de les faire changer de direction. Mais tenter ne m'a jamais paru dans ma nature.
Une vie par procuration, voilà tout ce que j'ai réussi à construire. Et encore, je trouve le moyen de dévaster cet ouvrage en m'évadant de leur réalité. Tout ce que je peux leur prendre, c'est un destin à leur inventer. Un visage à mettre sur mes délires fantasques. Ils sont les pions d'un jeu où je les déclare perdants d'avance. Pourquoi aurait-il droit à un quotidien plus constructif que moi.
Certes je suis jalouse. Mais à ce stade, qu'on me pardonne. On a pas étudié les briques qui constituent le monde comme je l'aurai voulu. Ou bien est-ce moi qui suis de traviole ? Et ces gens qui foncent tête baissée vers leur "destinée", voilà de quoi me rappeler à l'ordre. Une claque volatile dans mon esprit déjà bien brouillé.
Je n'ai aucun contrôle. J'aurais voulu leur refaire le portrait en poussant mes pots de fleurs un peu trop loin, que je n'aurais pas pu. Je suis incapable d'avoir une quelconque incidence sur quoi que ce soit. Ma bouilloire siffle. L'eau a su chauffer sans moi. Tout peut bien s'évaporer sans moi. Je suis une fille glacée, pourtant loin d'être solide.