On arrive, tous tassés dans ce rafiot. Le commandant nous donne les instructions pour quand nous serons débarqués. En attendant j'en vois certains pleurer, prier, d'autres vomir ou pisser. Tout le monde se demande s'il va en revenir, ne serait-ce que blessé. La tuerie se fait entendre, elle martèle déjà mon esprit. Mais toi non, tu es derrière moi, la tête baissée, comme pour ne pas voir ce qui arrive, je te comprends car j'en fais autant. Tout d'un coup la porte s'ouvre, et tous se pressent et courent rejoindre leurs frères sur la plage. Je les suis sans vraiment comprendre ce que je dois faire. L'eau tellement froide, me scie les jambes et me ralenti le temps que je gagne la rive. J'espère que tu me suis mais j'ai trop peur de tourner la tête avec ce qui se passe devant. Plus loin un soldat m'appelle pour que je vienne m'abriter auprès de la butée creusée par une bombe. Je cours en direction de cet énorme X au-dessus de cette bosse. Mes oreilles sifflent, je suis saoulé par le bruit. Je hurle ton nom en espérant que tu sois encore là, même mieux : Que tu puisses m'entendre ! Quelques-uns des soldats qui étaient avec nous dans le bateau sont à côté de moi, allongés dos à cette butée. Une nouvelle mitraileuse se met en marche et les balles sifflent vers nous, alors je sers davantage mon casque déjà trop grand pour ma tête de gosse. Mon regard scrute toutes ces nuances de gris, ces petits soldats, ces gigantesques croix, et je te vois, assis dos à l'une d'elles, tout recroquevillé et l'arme tremblante entre tes mains. J'ai peur pour toi autant que j'ai peur pour moi. La machine infernale cesse de tirer sur nous et un soldat en profite pour envoyer une grenade là-haut. Puis tu relèves la tête et me reconnais. Je vois ta main s'ouvrir petit à petit, à chaque doigt, jusqu'à ce que tu te lèves brusquement et te mettes à courrir vers moi, le sourire de réconfort aux lèvres. Et moi comme un idiot je t'encourage à te dépêcher, alors que cette foutue batterie lanceuse de balles resurgit. Et tout d'un coup, je te vois bondir et t'écrouler sur le dos. Mes yeux s'écarquillent tout comme ma bouche. Je ne réalise pas encore, ou plutôt j'ai peur de réaliser. Ma voix se bloque un instant, le temps que l'infirmier vienne sur toi. Il te met un bandage et te fait boire un médicament que tu recraches presque aussitôt mélangé de sang. Je veux te rejoindre, t'aider, te parler...Mais mes camarades me retiennent, s'attachent autour de ma taille. Au moment où je vois ton corps se détendre et ta tête basculée en arrière ma vue se trouble. Les bras en avant pour essayer de te faire revenir, je hurle ton nom désespérement. Et je t'entends encore crier et crier, mais l'un de mes compagnons me dit que ce n'est que moi qui crie, que ce n'est que moi...Que tu es déjà mort. Je te regarde une dernière fois avant de partir droit vers ces blocos invulnérables pour me redonner du courage et me lance, arme en feu, tirant sur tout ce qui se trouve devant moi. Plus loin je m'arrête, une douleur dans le ventre, tombe à genoux, et vois le monde, lentement vaciller. J'ai mal à la tête et je ne comprends ni ce qui se dit derrière moi, ni ce qui se dit devant moi. Je ne comprends plus rien. Soudain je ne vois plus que du sable, juste du sable...Et je repense à toi, en réalisant ce que nous étions...
znaricot.